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Louisette Ighilahriz : Portrait de Louisette Ighilahriz
Louisette Ighilahriz est née le 22 août 1936 au Maroc. Engagée à 21 ans auprès des indépendantistes algériens alors que la « bataille d’Alger » bat son plein, elle fuit au maquis, car elle est recherchée en ville. Le 28 septembre 1957, la jeune femme est grièvement blessée dans une embuscade tendue par l’armée française. Rapatriée d’urgence dans un hôpital, elle passera plus de trois mois dans les locaux de la 10ème D.P. à Alger, torturée par un colonel. Un médecin de l’armée française la fait finalement transférer en prison alors que ses forces commencent à l’abandonner. Mais Louisette n’a pas parlé.
Liberté 16 juillet 2001
Entretien avec Louisette Ighilahriz
"Certains ont falsifié l’Histoire"
La femme n’est plus à présenter. C’est par elle que la torture pratiquée, il y a 40 ans par les paras de Massu et autres, est revenue aujourd’hui dans l’actualité, notamment en France. Arrêtée à Chebli suite à un accrochage qui lui vaudra cinq balles dans le corps, elle sera torturée, après avoir été soignée par le capitaine Graziani. Aujourd’hui qu’elle va sur ses soixante-cinq ans, elle consacre toute son énergie à dénoncer la pratique de la torture par l’armée française.
-Liberté : Que ressentez-vous après la publication du livre de vos souffrances subies pendant la guerre de Libération ?
Louisette Ighilahriz : Je n’ai pas cessé de dévoiler les abjects et ignobles actes de torture qu’on m’a fait subir. Cependant, nous vivions dans une société traditionnelle dans laquelle il m’était très difficile de révéler et d’écrire tout ce que j’avais subi pendant les séances de torture de 1957.
En outre, pendant toutes ces années, j’étais à la recherche du commandant Richard qui m’avait arrachée aux tortionnaires de Massu. Je n’ai même pas eu l’occasion de lui exprimer ma gratitude, chose qui me tourmentait depuis 1962. À travers ce livre, je veux absolument mettre en exergue ce qu’est le colonialisme français et surtout dire à la jeunesse que l’Indépendance algérienne ne nous a pas été offerte par la France.
-Ne pensez-vous pas que les autorités judiciaires françaises soient partiales et sélectives, en pensant notamment au procès de Maurice Papon, condamné pour collaboration avec les nazis, mais n’ont soufflé mot sur l’organisation de la répression de la marche du 17 octobre 1961 ?
La manifestation d’octobre 1961 a été des plus pacifiques.
Elle a été organisée pour dire halte à la répression en Algérie. Hélas, le résultat on le connaît : ce furent des centaines de morts jetés pour la plupart dans la Seine.
Ce fut un véritable "Ouradour-Sur-Seine". La France reconnaît les autres massacres mais jamais les siens. Elle ne veut pas reconnaître le massacre du 17 octobre 1961, car c’est un véritable crime contre l’humanité. Comme d’ailleurs le massacre du mois de mai 1945.
C’est bien beau de reconnaître le génocide arménien, car elle n’y a pas pris part. Pourquoi les autorités françaises se refusent de reconnaître les enfumades, les différentes exterminations de villages algériens depuis 1830 ? Ces faits sont connus. Actuellement, on s’acharne à confiner la pratique de la torture pendant la Révolution à Alger alors que c’est faux.
-Certains anciens officiers français vous accusent de terrorisme pendant la guerre ?
Dernièrement, j’étais en duplex sur une chaîne de télé avec Schmitt. Il nous traitait d’assassins, de poseurs de bombes. Je lui ai dit : "Mais qui a le premier déposé une bombe de 17 kg à minuit à la rue de Thèbes dans la Casbah ?" Ce sont eux. On avait combattu avec nos moyens et notre cause était juste et valait tous les sacrifices. Et puis Schmitt est connu pour être le tortionnaire en chef à l’école Saroui. C’est là-bas que Ourida Meddad a été défenestrée.
-Qu’attendez-vous après avoir déposé une plainte contre X ?
Je demande une réparation morale, que les autorités françaises reconnaissent la pratique abjecte de la torture pendant la guerre d’Algérie. Cela dit, si elles décident de dédommager, chose par ailleurs inestimable, pour ma part, leur argent ira directement vers une association caritative.
-Le sujet de la pratique de la torture pendant la guerre est-il aussi franco-français pour que les autorités algériennes ne disent rien ?
Depuis quelques jours, tout le monde se réveille, le Premier ministre a enfin demandé de témoigner. Pour ma part, cela fait un an que je mène ce combat, seule et sur tous les plans.
-On croit savoir que vous subissez des pressions occultes. Qui en est derrière et pourquoi selon vous ?
C’est au téléphone comme des lâches qu’ils me disent : "Arrêtez votre campagne. Cessez de parler de torture". Ça a commencé trois mois après les révélations du journal le Monde. Ils ne cessent de me harceler au téléphone. Mais pourquoi ceux-là ne veulent-ils pas que je parle ?
De quoi ont-ils peur ? ... Il me semble que des intérêts seraient en jeu ou alors ce sont certains qui se sont faits passer pour des héros mais qui, finalement, avec le temps, se sont avérés des moins que rien. Certains ont falsifié l’histoire. Je suis contre ces gens qui ne cessent de mentir à notre jeunesse.
-Comment avez-vous choisi de titrer votre livre Algérienne ?
Après plusieurs titres proposés, mon éditeur m’a proposé Algérienne, sachant que ce livre est destiné au lectorat français, et comme je le sentais profondément, j’ai accepté de le retenir. Et puis, j’ai combattu pour une Algérie unie sans partage. Je voulais appartenir à l’Algérie. Mes ancêtres ne sont ni Gaulois ni Arabes, ils sont Amazighs. Cessons de tout travestir.
-Juste après vos révélations, l’été passé, dans le quotidien français le Monde, les langues se sont comme subitement déliées. Pourquoi selon vous ? En seriez-vous le déclic ?
C’est clair et net, oui. Le capitaine Graziani était l’adjoint d’Aussaresses et ce dernier était sous les ordres de Massu. Il se trouve qu’on m’a mise dans les locaux de la 10e division parachutiste à laquelle ils appartiennent tous.
Le fait que j’ai dénoncé tout ce monde, preuve à l’appui, et remercié le commandant Richard, mon sauveur, a bouleversé beaucoup de monde. L’interview fut une opportunité pour dénoncer là-bas ce que j’ai subi ici.
Propos recueillis par : Hamid Arab |
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